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L'Aubrac, où hommes, terre et ciel sont en paix

Avec l'aimable autorisation du journal La Croix dans lequel il est paru le vendredi 29 août 2014, nous sommes heureux de pouvoir partager avec vous cet article de François Lemarchand, créateur des magasins Nature et Découvertes et de la Fondation Lemarchand pour l'équilibre entre les hommes et la terre.

Il est un pays où le ciel et la terre se joignent, où la nature et l'homme se confondent, où les temps géologiques ont oeuvré violemment, un pays rude et sensuel, béni des dieux : l'Aubrac, plateau granitique et volcanique au sud de l'Auvergne, entre Margeride, Cantal et Causses, et qui rassemble trois départements à la Croix des Trois-Evêques dressée par les moines.
Un pays de transhumance où mes pas me mènent lorsqu'à l'instar des pélerins venus de l'Europe entière depuis des siècles, je veux gravir ou descendre des pâtures herbeuses et humides- où viennent à l'estive des vaches rousses aux yeux de biche, aux cornes effilées - arpenter des sentiers bordés de murets, des landes tourbeuses, des chemins empierrés d'anciens temps, contourner des lacs incertains, comme déposés au sol, franchir des rivières translucides qui serpentent à travers les plaines, traverser des villages d'histoire, pour accomplir un bout de route vers Saint-Jacques de Compostelle, mon sac sur le dos, mon Laguiole dans la poche, mon bâton de buis en main.
Nasbinals, Aubrac, Rieutort, Fournels, Malbouzon, Saint Chély d'Apcher ou d'Aubrac, Marchastel, Prinsuéjols.....Chacun a un message, chacun son mot à dire, chacun présente un lieu, une structure qui rappelle les longues pérégrinations d'hommes et de femmes décidés, entreprenants, espérants, qui partaient et partent toujours à la recherche d'eux-mêmes.
Un pays pour me retrouver...
L'Aubrac est d'une richesse naturelle incroyable. On y trouve une des plus belles flores d'Europe, des plantes rares, endémiques, aux noms étranges : canneberge, raiponce, adénostyle, maïanthème, parnassie.....
Mais ce qui frappe surtout dans ces paysages, c'est fin mai et début juin, autour de la Pentecôte, lorsque les prairies se couvrent de blancheur comme si, d'un coup, l'hiver était revenu : des tapis de narcisses des poètes inondent le plateau, occupent l'espace floral et créent autant de miroirs qui semblent refléter les nuages que l'on croirait alors tombés du ciel. A ces moments, se mêle à la beauté des visions la senteur légèrement capiteuse de ces fleurs bientôt cueillies d'un coup de peigne, utilisées ensuite dans la fabrication des parfums.
Puis aux narcisses succèdent les renoncules, morceaux de soleil prêtés à la terre.
Un pays où je respire l'odeur du monde...
Un pays de vent où plane le milan royal, qui souffle sur les pentes, le long des prairies ou dans le creux des forêts de hêtres, et qui en hiver apporte des froids glacials ou des neiges à congères qui restent des mois au sol ou accrochées aux sapinières.
Un pays où ma tête se vide et s'inspire d'autres pensées, loin des murmures urbains.
Un pays d'hommes et de femmes courageux, ancrés sur une terre solide, qui se sont fait alliés des éléments naturels, qui se blottissent dans les burons, qui mènent et ramènent leurs bêtes au rythme des saisons et me donnent le sentiment du temps.
Un pays d'ombre et de lumières qui vont au gré du ciel, épousent le vallonnement des monts, caressent l'échine des animaux paisibles, allongent les vallées, illuminent les taches d'eaux des Salhiens ou de Saint-Andéol, et dessinent les rochers crachés jadis par les volcans en d'étranges silhouettes de fantômes ou de dieux.
Un pays qui change mon regard, le rend plus aigu, plus intense, plus attentif.
Sur l'Aubrac, quand le soleil parait à l'aube et franchit une crête, il me semble que, comme pour Julien Gracq " s'ébauche en moi un mouvement très singulier qui donne corps à mon souvenir : sur ces hauts plateaux déployés où la pesanteur semble se réduire comme sur une mer de la lune, un vertige horizontal se déclenche en moi qui, comme l'autre à tomber, m'incite à y courir à perte de vue, à perdre haleine. " (Carnets du grand chemin, José Corti, 1992)
L'Aubrac, un pays qui m'édifie et m'élève.